Aujourd’hui sort en salle le premier long métrage de Julia Ducournau : Grave. Un film à sensations, au sens propre du terme, qui a déjà fait l’unanimité dans le monde, malgré sa thématique aux premiers abords dure, grave (sans mauvais jeu de mot) et compliquée pour les âmes sensibles.

Octopus d’or et Prix du public du 9ème Festival Du Film Fantastique De Strasbourg 2016, ainsi que Grand Prix au 24ème Festival De Gérardmer 2017, Grave est un film bien au-delà du cannibalisme et de la viande, pour une véritable métamorphose, visuelle et stylistique pour un film de genre français.

J’aime la viande

critique-grave-image-1Dans la famille de Justine tout le monde est vétérinaire et végétarien. À 16 ans, elle est une adolescente surdouée sur le point d’intégrer l’école véto où sa sœur aînée est également élève. Mais, à peine installée, le bizutage commence pour les premières années. On force Justine à manger de la viande crue. C’est la première fois de sa vie. Les conséquences ne se font pas attendre. Justine découvre sa vraie nature.

Le Cannibalisme est un sujet assez rare au cinéma, et souvent traité de manière à générer dégoût et rejet d’une pratique pourtant bien humaine, sans véritablement comprendre la symbolique du cannibale. Dans Grave, la réalisatrice et scénariste du film, Julia Ducournau a décidé de changer la perspective autour du cannibalisme en s’intéressant à ce qui pourrait bien pousser un être humain à manger ses semblables. Ici, pas de véritable réflexion ou délire psychologique intérieur, ou remise en question de la morale humaine. On ne fustige ni ne juge le personnage principal, on cherche à la comprendre, et même générer de l’empathie. Grave ne surfe pas sur l’horreur au sens propre du terme, mais se veut plutôt comme un voyage à travers un passage initiatique de la vie et une transformation physique, mais aussi personnelle.

Voyage initiatique et intérieur

Justine, l’héroïne, qui n’a que 16 ans passe à travers plusieurs étapes : de la découverte de sa véritable personnalité de jeune fille, de son corps et de la sexualité, la jeune femme, toujours adolescente qui plus est, vit ici ses premiers moments d’indépendance loin de ses parents et des restrictions de la cellule familiale. L’occasion de se découvrir, de découvrir son corps, mais aussi son héritage familial, à travers cette tradition végétarienne et vétérinaire.

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Grave ce n’est pas qu’un film d’horreur sur fond de terreur cannibale un peu gore ou terrifiante. Grave, c’est un cross-over de genre : du drame, à la tranche de vie, en passant par la comédie sur fond de body-horror. On cherche à comprendre ce que nous sommes à travers chaque personnage, de Justine à Rabah en passant par Alexia. Un film qui permet de traverser plusieurs états, comme un ascenseur émotionnel vif et viscéral, poussant le spectateur à se questionner en permanence sur ce qu’il regarde. Et même si l’héroïne est une jeune femme, qui se bat avec ses nouvelles pulsions, quelles qu’elles soient, et l’impact de sa sœur dans sa vie et personnalité, l’empathie et l’engagement du spectateur envers cette protagoniste qui se découvre est universelle.

La famille cet ennemi intérieur

critique-grave-image-2Un peu comme Abel et Caïn au féminin, Justine et Alexia sont des sœurs ennemies, diamétralement opposées, avec deux modes de fonctionnement complètement divergents. Les deux jeunes femmes s’aiment et se déchirent, notamment à travers la découverte de leur vraie nature par Justine. Comme une malédiction physique, leur appétence pour la chair va les pousser toutes les deux dans leurs retranchements, tout en les rapprochant inexorablement. Grave est une histoire d’amour et de haine, de haine de soi ou de l’autre, de sentiments inexpliqués et inexplicables, qui sont les fondements de l’humanité.

L’animal qui sommeille en nous

L’homme est un animal, un animal doué de raison certes, et capable de créer ainsi que détruire, mais un animal quoiqu’il en soit. Un animal avec ses pulsions et ses désirs primaires, qui sont dépeint dans Grave avec beaucoup d’intelligence et de justesse.

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L’école vétérinaire, en toile de fond (dont le bizutage reste quand même anecdotique dans l’intrigue et qu’un deus ex-machina pour pousser Justine dans ses retranchements), appuie sans conteste dans le parallélisme que la scénariste et réalisatrice a voulu poser avec l’animal, histoire de rappeler au spectateur que même si l’on parle d’une pratique inhumaine, qu’il ne faut pas oublier que nous sommes avant tout des animaux en proie à leur pulsions naturelles, du sexe, à la faim primaire, celle de la nourriture, le besoin de subsistance.

Voyage stylisé

BRAIN-STAMP-FINAL-PRDe la musique, en passant par les images et les dialogues, Grave est un film extrêmement travaillé. Chaque scène, aussi difficile ou bizarre soit elle, a son importance dans le film. La réalisation joue beaucoup sur le paradoxe des couleurs, des plans rapprochés ou immersifs, histoire de perturber le spectateur autant que Justine est de plus en plus perturbée. Maîtrisée au possible, la réalisation et l’écriture de Grave est un modèle de technicité et savoir-faire, qui prouve qu’en France, même si le genre et fondamentalement décrié, de véritables talents existent prouvant nos habilités quand il s’agit de territoires cinématographiques dont les producteurs sont peu friands.

Julia Ducournau, ainsi que son casting bien choisi, de Garance Marillier, en passant par Ella Rumpf ou Rabah Nait Ouffella, prouvent que le talent existe et que le genre a bien sa place en France. Grave est sans conteste l’un des meilleurs films de ce début d’année 2017, pour un premier long-métrage, qui plus est. Le Cerveau ne peut que vous encourager à suivre le voyage que Julia Ducornau vous propose, qui vous marquera sans conteste, et ce dès la sortie en salles, pour une véritable expérience, entre émotions profondes et questionnement, qui plaît assurément au Cerveau. Au point qu’on lui a décerné une certification spéciale BRAIN DAMAGED. A voir ABSOLUMENT.

Grave : La Bande Annonce

Crédit photo : ©Wild Bunch