Anneaux de Pouvoir : La diversité n’a jamais été un problème dans le monde de Tolkien

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Les Anneaux de Pouvoir : Les œuvres de Tolkien n’ont jamais été définies par la couleur des personnages de la Terre du Milieu, n’en déplaise à ceux qui n’aiment pas le castings de la série d’Amazon

Personne n’a échappé à la prochaine série originale des studios Amazon Prime Video, grosse production avec son budget de plus de 500 millions de dollars, jamais vu pour une série télévisée : Les Anneaux de Pouvoir.

20 ans après l’adaptation monumentale en trilogie du Seigneur des Anneaux par Peter Jackson et 10 ans après le Hobbit, la plus grosse série originale de Prime Video n’est pas encore sortie qu’elle divise fortement les fans, mais aussi un public moins féru de fantasy ou des mondes de Tolkien.

« Woke », « Team bienpensante »

Accusée de « wokisme », de « bien-pensance » d’être un produit d’un temps « politiquement correct », cette nouvelle itération de la franchise Seigneur des Anneaux sous l’égide du géant du e-commerce Amazon, est sous le feu des polémiques pour ses choix de castings, notamment depuis la divulgation des premiers objets promotionnels de la série, des posters en passant par les photos officielles ou la première bande-annonce de la série ce lundi.

Une polémique qui s’alimente particulièrement de diverses crispations actuelles face à de grands bouleversements culturels et sociaux, nourris par les combats pour la représentation de la diversité et des femmes devant et derrière les écrans, qui s’opèrent depuis une dizaine d’années et qui s’est accéléré depuis l’avènement MeToo.

Ainsi, Les Anneaux de Pouvoir est sujet de discussion sur les réseaux sociaux depuis quelques jours, de multiples griefs de la part de fans et gardiens auto-proclamés du matériel originel, ainsi que de personnes moins familières avec les écrits de Tolkien, ne connaissant Le Seigneur des Anneaux qu’à travers le prisme des films de Peter Jackson.

Devoir se justifier

Griefs qui ont poussé d’ailleurs plusieurs fois les créateurs et showrunners de la série à se justifier sur leurs choix de casting, alors que la diversité est d’ores et déjà installée à la Télévision.  Une sommation à justifier ces choix avant même d’avoir diffusé la série, partant du principe que ces derniers se sont d’ores et déjà trompé et auraient raté leur travail d’adaptation.

De ce fait, beaucoup s’offusquent à l’idée de voir un Elfe des bois à la peau noire, une princesse naine noire également, alors que dans leur esprit l’univers du Seigneur des Anneaux ne peut pas être un monde où la diversité existe (sauf quand elle est dans le camps adverse, à savoir celui de Sauron, ou le Mal, c’est comme on veut, avec des peuples comme les Haradrims, les Corsairs, avec leurs Oliphants et déploiement militaires sombres).

Parmi les doléances à l’encontre d’une œuvre qui n’a pas encore été vue, le non-respect du « lore » anglicisme à la mode, diminutif du mot « folklore », pour décrire l’univers « canon » d’une franchise (notamment jeu vidéo), en l’occurence ici de l’intrigue du Seigneur des Anneaux.

Un non-sens diégétique

Un « lore » – ou  « diégèse », le terme français, ou « œuvre canonique » si l’on veut –  qui se doit d’être respecté, comme Peter Jackson aurait visiblement fait dans ses films avec son casting très blanc. Ce qui est, en soit, un non-sens.

La première trilogie a été produite à une époque où la diversité n’était pas une question, avec un Hollywood majoritairement porté par des acteurs et équipes de production blanches et à majorité masculines. Ces mêmes personnes qui infèrent sur la couleur de peau supposée des habitants de ce monde, ont oublié très vite que la diversité s’était déjà installée dans sa seconde trilogie du Hobbit, dans La désolation de Smaug, notamment avec les habitants de la ville de Laketown ou Dale, elles même décrites comme des lieux cosmopolites de commerce et d’échanges par son auteur, où l’on voyait des hommes d’origines diverses et variées.

« C’est Tolkien qui le dit ! » (ou pas)

Selon ces mêmes commentateurs, puisque l’auteur et celui que beaucoup considèrent comme le père de la fantasy avec un grand F est anglais et européen, qu’il s’inspire en partie (insistance sur le mot en partie, car ses mythes sont propres à plusieurs autres inspirations, dont certaines shakespeariennes, pour n’en citer qu’une) de mythes celtiques et scandinaves, donc la Terre du Milieu est une métaphore de l’Europe, et, a fortiori, tous les membres de cette Terre se doivent d’être à l’image des populations médiévales européennes, à savoir à majorité caucasienne… ou blanche (c’est comme on veut).

Ces derniers se trompent depuis des années, voire décennies. S’il est certain que des éléments de l’histoire européenne se retrouvent dans son œuvre, on y voit également des influences byzantines chez les Nains par exemple, d’autres venant des maures et moyen-orient (notamment pour les Haradrims, l’autre peuple éleveurs de chevaux comme les Rohirrim) et de culture gréco-romaines voire même hébraïque.

Dans cet esprit, Tolkien a, à plusieurs reprises, comparé les numénoriens du Gondor à une civilisation relativement inspirée et similaire à l’Egypte, avec des croyances ressemblant à la culture hébraïques. De quoi relativiser sur la nature des peuples habitants ce monde imaginaire, inspiré par le notre.

Tolkien, qui est né en Afrique du Sud, a pu traverser le monde, était universitaire, philologue et littéraire. Ses inspirations ne se sont jamais cantonnées à son environnement d’origine, l’Angleterre ou l’Europe. Ses langues imaginaires possèdent des caractéristiques à la fois nordiques, germaniques et même arabes dans leur calligraphie.

S’il est incontestable de dire que l’une des grandes influences dans l’écriture du Hobbit et du Seigneur des Anneaux, avant le Silmarillion, les contes inachevés de la Terre du milieu et tout le reste… vient en partie de mythes nordiques tels que Beowulf, il est erroné de se baser sur ces influences pour défendre une idée préconçue de l’ethnicité probable des peuples du monde de Tolkien, de la Terre du Milieu en passant par Valinor. Il est même erroné d’imaginer ces peuples avec le prismes de la tradition de ces contes, en les prenant comme source pour prouver la blanchité d’un nain ou d’une elfe. Un matériel d’inspiration n’est pas une source, il est, et reste, une inspiration.

Tolkien sur l’origine de la Terre du Milieu

L’argument cité plus-haut, qui revient très souvent dans la bouche de ceux qui défendent une ethnicité majoritairement européenne – donc blanche – a même été invalidé par le Maître en personne.

Tolkien lui-même, à plusieurs reprises, a corrigé ceux qui ont commis cette même erreur en son temps en expliquant clairement que la Terre du Milieu est, pour être simple, le nom de la planète qui abrite son intrigue, telle que la Terre est le nom de notre planète. Avec pour preuve cet extrait d’une lettre de l’auteur en réponse à la critique du Retour du Roi, de W.H. Auden’s :

« Je m’inspire de l’Histoire. La Terre du Milieu n’est pas une terre imaginaire, le théâtre de mon conte est la Terre, mais la période historique est imaginaire. Ses essentiels sont tous là (…) c’est pour cela que cela semble familier, bien que sublimé par la distance du temps. »

De plus ce dernier s’est même offusqué en 1967 quand deux auteurs Charlotte et Denis Plimmer avaient écrit que la Terre du Milieu correspondait « spirituellement » aux peuples nordiques :

« Pas Nordique non, s’il vous plait ! C’est un mot que je déteste personnellement… qui est associé à des idées racistes. » a répondu Tolkien à ces derniers, offusqué à l’idée que l’on spolie son œuvre.

Ces idées racialistes (pour ne pas dire racistes) que l’auteur a combattu dans la vraie vie, notamment lors de la montée du nazisme, après la publication du Hobbit en 1938, sont loin de la démarche initiale de Tolkien.

Anti-raciste

La majorité ne le savent pas mais Tolkien a été un fervent défenseur du peuple juif, au point de refuser de se plier à la demande des autorités nazies de prouver sa généalogie aryenne afin que son roman soit publié en Allemagne. Ce que ce dernier n’a pas fait – bien évidemment – tout en revendiquant qu’il aurait été « heureux de faire partie d’un peuple aussi noble » en parlant des juifs.

Si l’auteur lui-même défend l’idée que son œuvre soit une métaphore des supposées races humaines – ainsi que les idées qui vont avec de dominations et/ou suprématie – pourquoi aujourd’hui beaucoup s’arrogent ses écrits pour défendre une supposée couleur de peau de personnages ? Personnages qui d’ailleurs ne sont décrits qu’en qualité de personne dans ses romans, héros divers et variés de l’intrigue (la grande) et non en qualité de représentants de tout un peuple.

Personnages plus foncés aux caractéristiques régionales

Personnages qui d’ailleurs souvent étaient décrits par l’auteur comme « plus foncés » comme les Harfoots, ancêtres des Hobbits, connus pour être radicalement différents de ceux que nous connaissons de la Comté. D’ailleurs Frodon est même décrit comme un Hobbit bizarrement plus « clair » que ses congénères.

A noter que jamais dans ses oeuvres, l’auteur n’a utilisé de descriptions de couleurs de peau tels qu’on aurait pu le faire en son temps et aujourd’hui, en parlant de peau blanche, explicitement, ou noire, pour décrire l’entièreté d’un clan ou ethnie. Les adjectifs utilisés ont toujours été soit « clair » ou « sombre » (de quoi laisser libre cour à l’imagination des uns et des autres à la lecture, n’est-ce-pas ?). Le professeur d’ailleurs s’intéressant plus à la description d’environnements, paysages, villes ou lieux, de manière souvent contemplative, que de personnages dans leur détails les plus infimes.

Quant aux Nains, les habitants des montagnes barbus spécialistes des métaux et autres joailleries, eux, étaient moins souvent décrits en fonction de leur couleur de peau (ou clarté), caractéristiques physiques communes corporelles, mais plutôt vis-à-vis de leur pilosité prédominante, corpulence et petite taille. Les Nains, oui, sont capillairement très fournis, quant à leur couleur de peau … Rien n’est dit, ni très clair (sans mauvais jeux de mots).

Les rares fois où Tolkien parle de peau, notamment pour les elfes, ce n’est qu’anecdotique et pour un peuple bien défini parmi ceux-ci : à savoir les Noldor. Pour le reste, la majorité des descriptions sont axées majoritairement sur des traits personnels, à savoir le visage, les cheveux (sans en préciser la longueur ou coiffure pour les hommes), les yeux, parfois la peau très pâle (que ce soit pour Elrond, Galadriel, Celebrimbor, Sauron le beau, avant sa transformation etc…) ainsi que la présence ou non de barbe (par exemple Aragorn dans Le Seigneur des anneaux  n’a pas de barbe, comme la majorité des elfes masculins, alors qu’il est un personnage issu d’une relation mixte, sa mère étant à moitié elfe et son père un homme).

Que ce soit dans le Silmarillion ou ailleurs, jusqu’au Seigneur des Anneaux, ce sont les caractéristiques personnelles qui prédominent, face à l’idée d’une caractéristique globale pour toute race de la Terre du Milieu.

Et soyons terre-à-terre deux minutes. Le monde de Tolkien, le canon ou diégèse que même les universitaires peinent à s’accorder sur les origines, influences et composantes, est très vaste et complexe. Bien plus complexe que ces simplifications souvent données pour justifier telle ou telle ethnicité ou couleur de peau aujourd’hui (le Cerveau vous conseille de vous balader sur les sites universitaires et littéraires, Tolkien est peut-être l’un des auteurs anglais les plus discuté et analysé de la littérature anglo-saxonne contemporaine à travers des milliers d’essais et mémoires).

Créatures fantastiques et imaginaires

Quant à la question des ethnicités, celles qui comptent réellement dans son intrigue, elles sont bien loin des concepts de notre monde réel. Ces diverses races qu’il a défini comme telles dans son récit : à savoir la race des Elfes, des Aldars, des hommes de Numénor, ceux de la Terre du Milieu (Gondor, Rohan, Harad, Corsairs, black numénorians…), des Hobbits, des Nains, des Orcs, des Uruk-hai etc.

Des créatures avant tout imaginaires… Sans oublier le bestiaire propre à ce monde, des Balrogs aux dragons, en passant par les araignées géantes et autres Nazguls ou Nécromancier…

Et si ces mêmes races se divisent en ethnies et autres clans, notamment chez les hommes, les nains et les elfes, c’est pour mieux les confronter dans leurs histoires, leurs guerres, leurs propagations sur les terres de son monde fictif, avant de s’unir dans l’idée d’un besoin commun. L’idée de la préservation de la VIE face à la MORT amenée par le mal et le pouvoir. Des notions universelles et universalistes.

Facteurs d’intrigue, de conflits et de thématiques universelles

Car oui, ce qui prime dans le monde de Tolkien, un peu comme dans Game of Thrones – œuvre largement inspirée par ce dernier – sont les relations de pouvoir, la corruption, la trahison, l’expansion territoriale menant aux guerres diverses du premier, second, troisième âge, avant la grande bataille marquant l’union de tous les PEUPLES de la Terre du Milieu pour défaire le plus grand danger jamais rencontré dans ces milliers d’années d’histoire depuis la création de ce monde.

La corruption, l’avidité et la cupidité étant des thèmes centraux de son œuvre globale, comme des récits édifiants afin de nous avertir des dangers de notre propre civilisation.

L’union envers et contre tous

Car oui, disons-le, ceux qui s’acharnent à s’arrêter sur la présupposée couleur ou ethnicité de personnages sommes toutes fictifs et rapportés à ces mondes, oublient que ces individus sont issus, et dans, un monde qui a quand même été créé par un ange via des étoiles, sur des principes mélodiques (la grande musique de Ainur)… avec des arbres qui donnent naissance à une Lune (oui, oui), et des lumières d’étoiles emprisonnées dans des fioles.

Un monde dominé par des magiciens et des êtres magiques… dans lequel il est difficile de transposer des principes fondamentaux de notre monde comme le taux de mélanine inscrit dans le patrimoine génétique d’une créature qui ressemble à un être humain, avec des pieds poilus ou des oreilles pointues, une forte barbe, selon son origine régionale supposée dans un univers comme celui-ci, régi par des principes loin d’être scientifiques et réalistes.

Des personnages dans les Anneaux de Pouvoirs, librement inspirés de ces écrits, qui font souvent oublier le but réel de l’œuvre massive de l’auteur, portée par son fils également, Christopher Tolkien, depuis sa mort.

Une œuvre qui résume le combat pour la vie et préservation de toute vie, sous toutes ses formes : de la vie humaine, la vie en communauté, à la préservation de la nature (si chère à JRR Tolkien) avec un récit écologique avant l’heure (Les Ents ne sont pas là que pour faire joli…), à travers la seule chose qui peut amener au salut : à savoir l’union malgré les différences.

L’union qui amène à des amitiés inattendues, qu’elle soit entre un elfe et un nain, dont les peuples ont toujours été en inimitié, ou l’union des divers royaumes humains qui ont longtemps été en conflits, ainsi que des elfes, alors que ces derniers ne prenaient que rarement part aux affaires des Hommes.

La diversité, un non-sujet dans les Anneaux de Pouvoirs

S’offusquer de la diversité – somme toute minime (deux personnages issus des minorités sur une multitude d’autres… rappelons-le) – dans une série inspirée par une œuvre aussi universaliste que le Seigneur des Anneaux (ainsi que le reste) est-ce vraiment raisonnable ?

Notamment pour une série, qui, avant de s’inspirer d’un matériel originel, nous a prouvé qu’elle est avant tout une adaptation libre et personnelle dans, et pour, une société moderne, pluriculturelle, à l’heure où une série ou un film peuvent être disponibles simultanément dans quasi toutes les langues de notre humanité, partout dans le monde.

A défaut de s’offusquer sur le casting et la supposée direction de la série, ne ferions-nous pas mieux d’attendre de découvrir cette nouvelle intrigue quand elle sera mise en ligne chez Prime Video ? Elle qui a toujours été présentée comme une nouvelle épopée inspirée des mondes de Tolkien, et nous réjouir à l’idée que la thématique de l’union est peut-être ici aussi capitale et centrale dans l’intrigue, contre la montée du Mal, non ?

Crédit photos : ©Amazon/Droits réservés/ New Line 

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