Dans les rêves de Dave Cooper : La Brainterview

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A l’occasion de la première exposition-vente HEY ! Modern Art and Pop Culture à la Art Factory, Dave Cooper était de passage à Paris et le Cerveau ne pouvait manquer ça !

Parce qu’il est important de bien faire la différence entre le comics et le comix, le Cerveau, qui ne s’y trompe pas, a à cœur de vous présenter des dessinateurs qui revisitent aussi bien nos traditionnels super héros américains que des cartoonistes issus du monde aussi mystérieux que jouissif de l’art alternatif.

Habillement situées à l’entrée de la très belle exposition-vente de HEY ! Modern Art and Pop Culture, les œuvres du rêveur Dave Cooper surprennent le visiteur, attiré par la légèreté de son trait, mais rapidement rattrapé par la fausse naïveté de son dessin qui fascine autant qu’il peut mettre mal à l’aise. Dave Cooper, c’est un peu le « weird guy », cette personne sympathique et bon enfant avec qui on aime boire un verre et discuter, même s’il passe son temps à peindre des scènes curieuses, étrangement érotiques. Auteur de nombreux titres reflétant son amour pour le décalage et le bizarre tels que les aventures du vaudevillesque Eddy Table, ou encore le très puissant Ripple : a predilection for Tina, c’est sa série Weasel qui lui vaudra en 2000 le prestigieux prix Harvey pour la meilleure nouvelle série. Aussi, lorsque le Cerveau a appris la venue à Paris de cet artiste canadien à l’univers onirique qui oscille entre la légèreté et une vérité brute, parfois même violente, il s’est précipité à l’atelier de la revue HEY! pour le rencontrer.

Chers Lecteurs, préparez-vous à plonger dans un monde où l’imagination, aussi folle et absurde soit elle, prend vie et s’empare de votre esprit pour ne plus jamais le relâcher, car le Cerveau prend le thé avec Dave Cooper.

IMG_D_1Y a-t-il un élément qui, dans vos jeunes années, a vraiment été un électrochoc pour vous : qui vous a littéralement “Brain Damaged” ?

Peut-être la fois où je suis tombé par mégarde sur des revues pornographiques lorsque j’avais entre six et sept ans ! Je ne peux pas nier que cet épisode de mon enfance ai eu un certain impact sur le moi d’aujourd’hui. En effet, très jeune, j’ai été exposé à du matériel livres que pornographique, notamment par le biais d’un ami de mes parents, l’artiste Tomi Ungerer. C’était un illustrateur pour enfants, il a fait de nombreux livres destinés à la jeunesse. Mais ça ne l’empêchait pas de faire des dessins un peu “olé-olé” non plus. Or, mes parents avaient ses ouvrages sur leurs étagères. J’étais un peu trop curieux et je crois que je suis tombé sur des ouvrages que je n’étais pas censé voir !
Mais au-delà de ces découvertes impromptues, il faut savoir que mon père est médecin. Or, il recevait à l’époque le British Medical Journal, et je me rappelle jeter un œil à ces revues qui comportaient des blessures terribles, des signes de maladies graves, graphiquement violentes… Toutes ces choses un peu “creepy” que j’ai pu voir enfant ont elles aussi eu des répercussions sur moi.  Aujourd’hui, rétrospectivement, je ne saurais vraiment dire s’il s’agit d’impacts négatives ou positives, elles font simplement partie de moi. Influençant ma façon de voir le monde et la manière dont cela se traduit dans mes centres d’intérêts.

Donc, si je résume, un soupçon de pornographie et une pincée de revues médicales dérangeantes ?

C’est à peu près ça !

Vous avez commencé votre carrière de dessinateur très jeune : vous aviez 13 ans !

Oui, c’est exact. J’ai commencé à travailler dans le domaine du comics pour une compagnie qui s’appelait Aircel à cet âge là. Lorsque celle-ci était sur le déclin, j’ai continué de dessiner, pour moi. De dessiner, de dessiner, de dessiner… et, bien sûr, de soumettre mon travail à différentes maisons d’édition. J’étais fixé sur l’idée d’essayer d’aller quelque part avec mes projets personnels, mais en face, je n’avais aucun véritable feed-back positif. J’aurai certainement dû abandonner à l’époque devant autant de refus, mais j’étais coriace ! Alors j’ai continué, j’ai persévéré dans l’élaboration de mon style, même si je n’en retirais aucune contrepartie financière. Jusqu’à ce que, finalement, j’ai obtenu un petit boulot chez Dark Horse, puis d’autres chez Fantagraphics. Suite à cela, j’ai enfin pu faire éditer mon premier comix chez Fantagraphics : c’est ainsi que tout a commencé !

Qu’est-ce que cela vous a fait de démarrer si jeune une carrière de cartoonist ?

Hmm… je crois que le terme exact, c’est l’excitation ! En vérité, je me sentais plutôt très à l’aise dans cette position de très jeune dessinateur. J’étais cependant un adolescent, avec ce que cela implique d’immaturité : par exemple, je dépensais immédiatement ce que je venais à peine de toucher, et souvent pour aller boire des verres avec mes amis ! Je vivais chez mes parents à ce moment là, je n’avais donc pas de véritables responsabilités sur les épaules.
En fait, tout cela me paraissait très naturel, comme s’il s’agissait de n’importe quel job étudiant.

C’est étonnant de vous imaginer travailler dans l’industrie du comics mainstream, vous qui avez un univers si artistique…

En fait, pour Dark Horse, je ne faisais même pas des comics à proprement parler : si j’ai fini par en produire quelques uns pour eux, je faisais principalement du lettrage. Vous savez, à l’époque, les comics mainstream faisaient appel à des dessinateurs pour dessiner les lettres qui figuraient dans les ouvrages. C’était à peu de choses près le seul moyen que je connaissais pour me faire de l’argent en continuant de travailler dans le domaine du comics et de la figuration narrative de manière plus générale. Aussi, alors que j’étais payé pour faire le lettrage de comics pas vraiment intéressants, je passais le plus clair de mon temps libre à faire ce qui me plaisait réellement : dessiner mes histoires, dans mon univers graphique. C’est quelque chose qui ne m’a jamais quitté, et que j’aurai fait quoi qu’il arrive. Mais voilà, il me fallait gagner de l’argent malgré tout. Dark Horse m’a permis de faire cela. Certaines personnes ont un job alimentaire qui leur permet de leur ménager du temps pour travailler sur ce qui les intéresse vraiment, j’étais dans ce cas de figure là, à ceci près que le fait de rester dans le domaine de l’édition de comics m’a permis de cultiver en parallèle de bonnes connexions avec les gens du métier et de rencontrer de nouvelles personnes.

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Quelle a été votre réaction lorsque vous avez découvert le travail d’artistes aussi emblématiques que Daniel Clowes ou Chester Brown ?

Ce fut comme un électrochoc. En fait, je crois que je n’avais pas l’imagination nécessaire à l’époque pour concevoir qu’on puisse penser à créer des comics aussi originaux et cool ! Donc quand j’ai commencé à voir leurs interprétations du médium, ça m’a véritablement ouvert les yeux. Cela m’a fait réaliser qu’il n’y avait pas de réelles limites à ce que l’on pouvait faire avec un comics, une peinture, ou un roman… Je pouvais faire absolument tout ce que je voulais, aussi fou que cela soit, exprimant ce qu’il y avait au plus profond de moi.

Cette rencontre a été vraiment très inspirante pour moi. Tout a commencé quand j’ai découvert Daniel Clowes – qui, pour moi, reste le meilleur d’entre nous – Robert Crumb, ou encore Woodring. C’est comme si j’avais finalement trouvé ma place dans le monde de l’art, un endroit où je me sentirais chez moi, une famille à laquelle je pourrais contribuer.

Qu’est-ce qui vous a conduit à dessiner une autobiographie aussi étrange que Dan and Larry ?

Je pense que, au fond de moi, j’avais vraiment besoin d’extraire cette histoire hors de mon cerveau, de ma poitrine. J’ai été – comment dire cela – molesté quand j’étais jeune, d’une manière particulièrement étrange, sans véritables violences … C’est quelque chose que j’ai très longtemps gardé enfoui, comme nombre de personnes font dans cette situation. Lorsque cette chose est remontée à la surface, j’ai réalisé que je n’avais pas à en être effrayé, au contraire. Dès lors, c’est devenu un besoin pour moi de l’exprimer, et de le faire de la seule manière que je connaisse : il fallait que ce soit surréaliste, comme sorti d’un autre monde. Je ne voulais surtout pas que cela soit évident ou explicite. Je ne sais pas si c’était pour me protéger, ou pour le protéger lui (la personne impliquée), mais transformer cette expérience en quelque chose de bizarre et difficile à comprendre m’a semblé la bonne chose à faire

Vous vouliez exprimer cela comme un rêve éveillé?

C’est exactement le terme : un rêve éveillé. Je pense que c’est un peu la partie clef de cette autobiographie, dans la mesure où, lorsqu’une personne est confrontée à ce genre d’événements, ils lui reviennent de manière floue et décousue, comme dans un rêve. Je ne savais plus ce qui était réel, et ce qui ne l’était pas … Tout me semblait brouillé.

Désormais, vous vous consacrez principalement à la peinture, mais il vous arrive de designer des jouets : à quoi ressemblent des jouets estampillés Dave Cooper ?

Aux États-Unis est né il y a quelques années un mouvement de création de jouets. Ce sont des pièces assez extraordinaires, conçues exclusivement par des artistes de tout bords, qu’il travaillent comme cartoonistes, street artistes ou illustrateurs. Il s’agit de s’exprimer à sa façon sur un jouet en volume.

IMG_D_2Vous parlez de mouvement Artoys ?

C’est cela. Quand cet engouement est apparu, je me souviens m’être acheté une figurine à l’effigie de Enid, le célèbre personnage de Daniel Clowes – encore lui ! Je la trouvais tellement géniale ! Je me suis donc immédiatement dit “il faut que je fasse ça!”, et c’est ainsi que j’ai eu l’idée de faire des jouets issus de mes propres histoires.

Par chance, j’avais un ami qui travaillait en Californie sur un pitch TV et qui avait une bonne connaissance de la manufacture de jouet. Je suis allé le retrouver à San Diego afin de rencontrer plusieurs entreprises de conception d’Artoys pour tâter le terrain, voir si cela pouvait intéresser des gens. Malheureusement, ma démarche n’a conquis personne !

J’étais un peu dépité par toutes ces réponses négatives, mais alors que nous dînions avec mon ami, Conor, il m’a simplement proposé “pourquoi ne pas les faire nous même?”. En effet, il m’a annoncé qu’il savait exactement comment faire pour lancer une telle production !

C’est ainsi qu’on a commencé à travailler ensemble, et tout cela pour un maigre coût : en effet, mes jouets furent les premières productions de sa toute nouvelle compagnie. Depuis, Conor continue de fabriquer des Artoys, notamment avec Gary Baseman. Ce fut vraiment une entreprise très positive pour lui comme pour moi. J’ai trouvé cela vraiment très intéressant dans la manière de procéder et j’ai adoré travailler sur le packaging de mes propres jouets.

Le comix, c’est vraiment derrière vous ?

Eh bien, figurez-vous que je suis actuellement en train de travailler sur un nouvel ouvrage !

Voilà qui fait plaisir à entendre ! Pouvez-vous nous parler un peu plus de ce projet ?

Il s’agit d’une Eddy Table story composée de deux Bandes Dessinées, l’un courte et l’autre un peu plus longue, traitant de l’univers des rêves qui m’est cher. De cette façon, je retourne un peu à mes premiers amours en tant que cartooniste.

Revenons-en – encore – un peu à Daniel Clowes : nombre de ses œuvres ont été adaptée en film. C’est quelque chose qui vous ferait envie ?

Oui, définitivement oui, j’adorerai ça ! Moi même, j’ai essayé de très nombreuses fois de faire adapter mes livres en film, en essayant d’arguer dans tellement de sens différents pour que des producteurs acceptent. Mais malheureusement, je n’y suis jamais parvenu… je crois que de ce côté là, j’ai un peu laissé tombé.

Peut-être qu’un jour, un talentueux animateur viendra vous trouver en vous disant “Aller, faisons le ensemble !”

Pourquoi pas ! Mais j’ai toujours eu tendance à imaginer mes histoires en film live action plutôt qu’en dessin animé. Comme je raconte des choses certes étranges mais très réalistes, je pense qu’un film avec de vrais acteurs pourrait être intéressant.

En fait, je n’ai pas vraiment abandonné cette idée, je me mens à moi-même : au fond, je sais que je n’ai pas perdu espoir. Je pense simplement que les thèmes que j’aborde sont peut être un peu trop sexuels, ou difficile d’accès pour le grand public. Mais dans mon esprit, je vois exactement ce que cela pourrait donner. Il faut juste que je trouve le moyen de convaincre quelqu’un de bien vouloir vivre cette aventure avec moi… quelqu’un avec beaucoup d’argent de préférence – rires !
Parfois, je me dis qu’il faudrait peut être que je le fasse tout seul. Mais cela veut dire réapprendre tellement de choses, et je ne suis pas sûr d’en être capable.

En tant que canadien et en tant qu’artiste, qu’est-ce que cela vous fait d’être le voisin direct de Donald Trump ?

Cela me dégoutte. C’est comme être emporté par une inondation, j’ai du mal à y croire, et pourtant c’est là, énorme, devant mes yeux.

Il y a quelques années, j’ai travaillé sur un show TV en Californie. A cette occasion, je me suis fait énormément d’amis. Des personnes exceptionnelles,  tellement intéressantes, ouvertes aux autres… Certains d’entre eux sont mexicains, d’autres musulmans, des hommes comme des femmes. La simple idée que ces personnes que j’aime risquent de vivre dans la peur de leur propre pays me rend malade, et extrêmement triste. C’est horrible.
Mais vivre à la frontière des États-Unis est une situation assez unique également. Je suis inquiet, car cela se rapproche. J’espère simplement que cela ne finira pas par atteindre le Canada, car il y a bien un fasciste sur le pallier de notre porte.

Crédits : Akama, Label 619, HEY! Modern Art and Pop Culture

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